Il était une fois un pays, le… …. pour ne pas
le nommer.
par
El Hadj Mbengue
Il était une ville, Rufisque, commune de plein exercice en 1880, célèbre
pour sa goûteuse huile d’arachide « La Rufisquoise » et ses mentholées
pastilles « Valda », suavement chantées par MC Solar dans « Hasta la
vista Mi amor ! »
La mer y était poissonneuse à souhait, remplies d’espèces si riches et
variées que les pêcheurs lébous n’arrivaient pas à tous les répertorier
dans la langue de Molière – thiof, jay, njunna, yaboy, waragne et autres
mbakenda.
Les greniers de ses braves cultivateurs regorgeaient de mil, millet,
sorgho, maïs et autres céréales, mais pas de riz, si prisé de nos jours
qu’il est devenu incontournable dans la cuisine nationale.
La nourriture des habitants de ce pays miraculé était riche et variée,
bien que le « lakh », bouillie de mil arrosée de lait caillé, fût le
plat préféré des lutteurs traditionnels dont un des plus célèbres,
Abdourahmane Ndiaye dit Falang , « le caterpillar », tellement il
terrassait tout sur son passage, chantait ce fameux verset-recette aux
arènes Gabard Ndoye (traduction approximative) :
Andaaru njaw 1 calebassée de miel de termitière ( ?) (environ 1 litre)
Andaaru lem 1 litre de miel d’abeille
Andaaru meew 1 litre de lait de génisse
Andaaru soowum bey 1 litre de lait de brebis
Ñetti xoccu wuy 3 gousses de pain de singe
Nga jambax ka ca jox ma ma naan Mélange le tout et me donne à boire pour
Te door gaañi Terrasser tous ces apprentis lutteurs !
Puis vint la colonisation, et…le riz au poisson !
Nos cousins français, en effet, avaient fortement incité nos braves
paysans à s’adonner à la culture de l’arachide, qui se vendait contre
espèces sonnantes et trébuchantes avec lesquelles acheter les jolies
marchandises des nouvelles villes. Avec l’arachide, ils ont fabriqué
cette bonne huile, « La Rufisquoise », dont les estagnons s’empilaient
jusqu’au ciel sur les quais de la ville pour l’exportation en France et
dans le monde. Puis comme les patrons français avaient aussi stocké des
montagnes de sacs de riz cultivé dans leurs colonies d’Indochine, ces
gros malins ont aussitôt proposé à nos parents ouvriers de l’huilerie
CFAO le truculent marché suivant : au lieu de vous payer uniquement en
espèces que vous allez vite dépenser inconsidérément, pourquoi ne pas
prendre quelques sacs de riz, quelques estagnons d’huile, et le reste en
argent ? Et d’une pierre, trois coups !!! Alors nos braves ouvriers de
rétorquer timidement : « mais comment préparer ce riz indochinois, avec
cette huile qui ne cuit pas, comme l’eau, le couscous de nos épouses ? »
Rien de plus simple à nos sorciers blancs : de Saint-Louis du Sénégal,
dit-on, ils firent venir une sénégalaise, Penda Mbaye, pour faire une
éclatante démonstration de la manière dont il fallait, avec le poisson
dont regorgeaient nos côtes, préparer le riz au poisson :
étape 1, le taalalé, ou friture du poisson, accompagné d’oignons et de
pâte de tomate concentrée, dans l’huile jetée au fond de la marmite
posée sur le feu de bois ;
étape 2, la cuisson du poisson et des légumes (tomates, manioc,
aubergine, patates douces, choux pommé, gombos, etc), du poisson sec
et/ou fumé, et autres mollusques ou fruits de mer frais, séchés ou fumés
devant relever le bouillon de la cuisson) ;
étape 3, la cuisson à feu doux du riz lavé ou pré-cuit à la vapeur, dans
le bouillon d’où l’on aura retiré auparavant le poisson et les légumes !
Et voilà comment est né le riz au poisson, le ceebu jën, considéré
depuis lors comme le plat national du Sénégal !
A la place de l’auto-suffisance alimentaire, que nous aurions sûrement
obtenue en continuant et en modernisant nos cultures céréalières
traditionnelles de subsistance, nous venions de décrocher, avec ce plat
national, un label qui faisait très chic, certes, au blason de notre
réputation internationale, mais qui n’allait pas moins provoquer de
nombreux dysfonctionnements dans la société sénégalaise : déséquilibre
général de la ration alimentaire du sénégalais moyen, avec la difficulté
accrue de se procurer du poisson (de plus en plus rare et cher), abandon
et/ou mépris culturel de nos plats traditionnels riches et équilibrés en
nutriments, abandon de la culture et de l’économie générale des céréales
traditionnelles, et, plus grave encore, apparition d’hépatites du foie
et de cancers dus probablement à l’huile calcinée , de diabète lié à
l’abus de riz et de diverses formes connexes d’obésité !
« Malgré leur panache, les Lions de la Téranga (notre équipe nationale
de football) n’ont qu’une mi-temps dans les jambes ! » déclare en se
gaussant le Dr Thianar Ndoye, un de nos plus grands médecins
nutritionnistes et pionnier du « consommer sénégalais »: victimes de
l’alimentation moderne de l’homo senegalensis, nos sportifs ont perdu
assurément la force et la résistance de nos lutteurs traditionnels !
A côté de cette perte de performances physiques, il y a des pertes
autrement plus graves, car elles sont d’ordre culturel, j’allais dire
ontologique. En effet, qui racontera à nos petites filles l’épopée
technologique et culturelle de la transformation du mil de chez nous en
bon couscous ? Depuis le « kandang » des premiers coups de pilon du jour
naissant jusqu’au suave fumet qui valut à Mor Lam de se laisser enterrer
vivant dans la tombe, pour avoir refusé de partager avec son
plus-que-frère le succulent plat de l’amitié ?
El Hadj Mbengue
Dangou-Nord, Rufisque Dans la meme
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