La Sentinelle : L’actualité des
derniers jours a été marquée par la visite de Serigne Bara Mbacké au
Palais. Vous avez été au cœur de cette audience que le Président lui a
accordée. Qu’est-ce qui vous lie au Khalife ?
Mbaye Jacques Diop : Je
m’honore d’être un mouride. Mon grand père, Alioune Diop, a été un
talibé et compagnon de Serigne Touba, il fait partie des rares
Sénégalais qui avaient, à l’époque, accompagné le Saint homme en
Mauritanie. Mon père, Madické Diop, a été, quant à lui, le disciple de
Serigne Fallou et moi, le disciple et talibé de Serigne Saliou. Mon père
était un Moukhadam de Serigne Fallou et, c’est lui qui m’a mis la main
dans celle de ce vénéré guide. Chemin faisant, Serigne Bara qui est
devenu khalife a conforté les relations qui existaient entre nos défunts
parents et m’a admis dans son cercle restreint. Il a fait de moi un de
ses plus proches collaborateurs. C’est pourquoi, quand il y a eu cette
brouille entre le Président et moi, il a fait en sorte que les
équivoques soient levées. Ainsi, entre le Chef de l’Etat et moi, les
relations sont au beau fixe.
Cela veut dire que dans la société sénégalaise, les
chefs religieux de tous bords jouent des rôles de stabilisateur,
d’apaisement et de conciliation. Quand le Président a eu l’idée géniale
d’inviter Serigne Bara, ce dernier m’a fait l’amitié de m’inviter à ses
côtés. De même, m’a-t-il fait la grande amitié de me recommander auprès
du Chef de l’Etat. Le Président lui a dit : « vous me présentez un
ami. » Mais, Serigne Bara revient à la charge pour lui dire en ouolof :
« Je vous le confie personnellement. » Donc, je ne peux que les en
remercier tous les deux. Cela veut tout dire. Et c’est important qu’un
Président de la République vous témoigne de son amitié.
C’est en rentrant à Touba que le marabout m’a fait
l’amitié de passer à Rufisque pour prier pour moi, pour mes amis et pour
ma famille mais, la foule l’en a empêché. C’était un moment de grande
ferveur religieuse et cela suffisait, d’ailleurs, à notre bonheur. Il
voulait descendre mais la foule ne l’a pas laissé faire.
Que peut-on attendre de la fin
de votre brouille avec le Président Wade ? Quel genre de rapports
entretenez-vous actuellement ?
Nous revenons à notre point de départ. Nous nous
honorons, mes amis politiques et moi, d’avoir été parmi ceux qui, en
2000, avaient battu campagne, voté et fait voter pour le candidat
Abdoulaye Wade. En 2002, nous avons été le premier parti politique (Ppc)
présent à l’Assemblée nationale par ses seules et propres voix, à faire
une fusion organique officielle avec le Pds. En 2004, le Président de la
République m’a fait l’honneur me nomme Président du Conseil de la
République pour les affaires économiques et sociales, ce qui me met au
rang protocolaire de quatrième personnalité de l’Etat. Le Professeur
Assane Seck qui a préfacé le livre de Sidy Diop intitulé « Mbaye
Jacques… ! », a écrit : « Mbaye-Jacques Diop est le premier et le
dernier Président du Conseil de la République. » Donc, dans l’histoire
de mon pays, on retiendra que Me Wade a mis une institution appelée
Conseil de la République dont Mbaye Jacques Diop a été le premier et le
dernier Président. Un fait unique au Sénégal.
Longtemps, j’ai été un responsable local, localisé
quelque part, à côté de la base, travaillant à la base, pour la base. Et
comme dit l’autre : « Rufisquois je suis né, et rufisquois je
resterai. » C’est le Président Wade qui m’a élevé à ce grade national de
quatrième personnalité de l’Etat après que j’ai été pendant longtemps
député durant 24 ans et maire pendant plus de 15 ans.
Me Wade vous a nommés quatrième
personnalité de l’Etat, il y a une brouille entre vous…
(Il coupe). Vous savez qu’une incompréhension peut
naître de rien du tout. L’essentiel est qu’entre responsables et entre
hommes d’Etat, nous sachions surmonter la difficulté. Et c’est ce que
nous avons fait. Il ne faut pas ignorer que nous faisons partie de ceux
qui l’ont élu en 2000 et réélu en 2007.
N’aviez-vous pas été victimes de
jalousie de la part de vos adversaires politiques au sein du Pds ?
En réalité, comme le dit souvent mon jeune camarade
Yatma Fall (il était conseiller de la République), peut-être, avons-nous
été victimes de nos succès. Mais, nous restons avec le Président Wade en
toute confiance.
Après cette entente, qu’est-ce
que Me Wade vous a promis comme compensation ?
(Il rit aux éclats). Il n’y ni compensation ni
consolation. Simplement, que nous sommes ensemble pour l’accompagner
jusqu’à ce qu’il finisse de faire ce pourquoi les Sénégalais l’ont élu
et réélu. Je reste à ses côtés avec tous mes amis. Il faut toujours
prendre en considération qu’au-delà de ma famille biologique, j’ai une
famille politique large qui accompagne le Président Wade depuis le 2
mars 2000.
Vous avez tout ce qu’il vous
faut pour vivre. Vous n’avez jamais été nommé à un poste de
responsabilité national et Me Wade a réparé cette injustice. La
suppression du Craes n’était-elle pas une occasion pour vous de prendre
votre retraite politique ?
J’ai exercé longtemps une profession libérale qui m’a
permis d’être à l’aise financièrement. A l’heure où je vous parle, je
suis le président honoraire de l’ordre national des experts et
évaluateurs agrées du Sénégal. Cela dit, quand on travaille pour son
pays, il n’y a pas de repos ou de retraite. Il y a des gens plus âgés
que moi qui essaient d’apporter à la jeunesse des raisons de vivre et
d’espérer. Il faut servir son pays et pleinement. Tant qu’on a le
souffle fort, on doit continuer à servir son pays. On ne s’accroche pas
à un poste ou à une fonction mais, on sert son pays de la manière la
plus large et la plus profonde possible. Je suis un homme de devoir. En
plus, j’ai une famille politique. Cette famille politique qui existe
plus densément à Rufisque a son mot à dire dans le devenir de ce pays.
Pour rester à Rufisque, ces
derniers temps, nombreux sont vos concitoyens qui vous ont demandé de
revenir dans la gestion municipale. Quelle suite donnez-vous à cette
requête ?
Tous les appels doivent être entendus, surtout quand
ils proviennent d’hommes et de femmes de bonne foi. C’est pourquoi, le
moment venu, nous donnerons notre position. Pour l’instant, je voudrais
bien me faire comprendre. Je répète que « rufisquois je suis né, et
rufisquois je resterai ». J’ai enterré à les miens à Thiawlène. J’ai été
dans cette ville maire pendant longtemps. J’ai fait équipe avec des
hommes et des femmes de grande valeur. Encore une fois, j’ai dépassé la
compétition politique mais, je n’ai pas dépassé le devoir politique.
La famille politique de Mbaye
Jacques Diop, c’est entre autres leaders, Yatma Fall, Seydou Diouf,
Balla Dièye, Birane Seck, Ngoné Ndoye. En un moment donné, le débat
autour de votre héritage politique s’était posé et Seydou Diouf a été
choisi pour porter le flambeau. Mais aujourd’hui, il n’y a pas cette
entente autour de ce choix, comment avez-vous vécu ce problème ?
C’est la nature humaine qui est ainsi faite. Il va de
soi que vous avez cité des noms qui font partie de cette famille
politique. Ils sont nombreux, très nombreux. Ceux que vous avez cités
sont les plus en vue. Aujourd’hui, Seydou Diouf est député, Yatma Fall
est Conseiller de la République sortant, Ngoné Ndoye est sénateur-maire.
Pour la famille politique, Seydou Diouf en est le coordonnateur, Yatma
est le porte-parole. Cette question est réglée en interne.
Ngoné Ndoye a toujours sa place à mes côtés et dans
mon cœur. C’est Maurice Guèye et Alioune Badara Mbengue qui m’ont mis le
pied à l’étrier, de la même manière, c’est moi qui ai mis les pieds à
l’étrier à Ngoné Ndoye. C’est ma fierté. Je souhaite et j’espère que
tous mes amis, avec les rufisquois, se retrouvent autour d’un programme
pour Rufisque.
On ne peut pas parler de Mbaye-Jacques
Diop sans penser au Pds. Quel regard portez-vous sur le parti ?
Le Pds est un parti, arrivé au pouvoir ‘aujourd’hui
grâce à la ténacité et à la persévérance de son secrétaire général
national, Me Wade. Le Président Senghor nous a appris à respecter l’Etat
plus que le parti, mais il nous disait aussi que c’est grâce au parti
que l’on accède au pouvoir et qu’on gère l’Etat. L’Etat rassemble autour
de la nation ! Ainsi, le Pds étant arrivé au pouvoir, doit davantage
être plus ouvert et aussi savoir rassembler. Comme je disais en 1998, au
Ps, il faut savoir conjuguer le verbe rassembler, non pas au passé mais
au présent de l’indicatif. C’est faute de l’avoir compris que le Ps a
perdu le pouvoir le 19 mars 2000.
Quelle est votre situation dans
le Pds aujourd’hui ?
Nous sommes au Pds à la suite d’une fusion et nous
sommes des acteurs de l’Alternance. Nous n’avons pas attendu que le Pds
arrive au pouvoir pour venir à lui et nous n’avons pas attendu la
défaite du Ps pour le quitter. Ce qui nous fonde à dire que nous sommes
des acteurs majeurs de l’Alternance. Cette collaboration se fait sur la
base de valeurs que nous partageons. Des valeurs de sincérité, d’amitié,
mais aussi des valeurs républicaines structurant le parti et fondant la
République.
Il y a une tension interne au
sein de votre parti et tout est parti d’un problème de succession. Il
est prêté au Président l’intention de se faire succéder par son fils.
N’est-ce pas lui qui ne met pas tous ces fils au même pied d’égalité ?
L’âge que Dieu m’a donné, le parcours militant qu’Il
m’a permis d’avoir dans mon pays et à l’extérieur, le compagnonnage que
j’ai avec Me Wade, tous ces facteurs me fondent, peut-être, à tenter
d’esquisser une réponse à votre question.
J’ai déjà dit ailleurs, que nous avons un pays, qui,
au lendemain de l’éclatement de la fédération du Mali, le 20 aout 1960 a
permis au Sénégal d’être un pays indépendant. C’est après cela que le
Sénégal a été reconnu par l’Organisation des Nations Unies. Depuis lors,
quel est le chemin parcouru par notre pays ? Nous sommes restés une
République fondée sur des bases constitutionnelles et où on accède au
pouvoir par l’élection : Senghor, Abdou Diouf et Abdoulaye Wade. Demain
encore, quand Abdoulaye Wade aura fini son mandat- il finira son mandat
et nous lui souhaitons beaucoup de santé-. Un jour viendra où dans le
Pds, se posera la question de la succession. Ce qui est normal. Tous les
partis au pouvoir à travers le monde, ont eu un tel débat. Le débat se
fera donc avec le secrétaire général du parti. La dévolution du pouvoir
dans les partis démocratiques, comme le Pds, se fait après discussions
de tous les segments du parti, de la base au sommet. Ce qui crée
l’engouement qui accompagne le choix de la personne. La Génération du
Concret s’anime, c’est son droit. D’autres structures aussi font de
même, il arrivera un moment où le Pds, épine dorsale de toutes ces
structures, avec ses alliés et ses satellites, formera un seul bloc pour
ouvrir la discussion sur la dévolution démocratique du pouvoir. A partir
de ce moment, chacun sera libre de s’affirmer. Alors, Karim Wade ou
d’autres pourront lever la main comme candidat. Mais, il ne faut pas se
focaliser dur Karim, il y en a d’autres.
Peut-être vous ?
Non ! J’accompagne le Président Wade, et demain, je
conforterai son choix qui sera celui du parti.
Croyez-vous au retour effectif
de Idrissa Seck ?
C’est possible. Il ne faut pas être sectaire quand on
gère un pays ou un parti. Il faut s’ouvrir à tout le monde. En France et
aux Etats-Unis, il y a eu tellement de composition et recomposition de
partis politiques, il y a eu tellement de composition et de
recomposition de courants politiques que je suis à l’aise de dire que je
suis un social démocrate dans le Pds. Aujourd’hui, dans le Pds, il y a
d’anciens communistes, d’anciens trotskistes, des libéraux de tous
poils, des socialistes anciens et vieux et c’est ce qui fait la fierté
de Abdoulaye Wade. C’est son génie de rassembleur.
Quelle est selon vous la part de
responsabilité du régime dans la crise économique et sociale que
traverse le pays ?
Nous vivons une situation économique et sociale très
dure. Et j’ai souvent l’habitude de dire à mes amis que Dieu a dit dans
le Coran qu’ « il y a des gens que j’ai mis au large ». Mais, nous ne
devons jamais oublier qu’à côté de nous, il y a la souffrance, la
précarité. Cette crise est le lot de tous les pays. Qu’est-ce que le
Sénégal a déjà fait ? Beaucoup d’efforts ont été faits dans ce sens. Le
Sénégal se nourrit essentiellement de riz, ce qui représente une manne
financière de 400 à 600 milliards de francs par an. C’est une
catastrophe ! C’est pourquoi, le Président de la République a eu la
géniale idée de la Grande offensive agricole pour la nourriture et
l’abondance (Goana). Il faut que les Sénégalais arrivent à manger ce
qu’ils produisent dans leur propre pays. C’est une tautologie
économique.
Même si la crise est mondiale, il se pose un problème
d’orientation budgétaire au Sénégal. D’aucuns pensent qu’il faut réduire
le train de vie de l’Etat, surtout les institutions comme le Sénat.
(D’un ton ferme). Moi, je suis pour un Etat fort, dans un Etat de droit,
respecté au-dedans comme au dehors. Il faut des hommes et des femmes
crédibles à la tête de l’Etat. La souveraineté n’a pas de prix. Couvrir
un Etat de ce manteau de respectabilité n’a pas de prix. Le train de vie
de l’Etat ne doit pas être exagéré mais il ne faut non plus avoir un
Etat désarticulé. Nous ne pourrons jamais accepter que le Palais de la
République ne soit pas en bon état. Car, il symbolise la nation
rassemblée. Nous ne pouvons pas non plus accepter que nos ministres et
ceux qui sont à la tête des institutions soient « misérabilisés ».
Photo : Me Mbaye
Jacques Diop, ancien président du Conseil de la République pour les
affaires économiques et sociales (Craes)
Ndiaga NDIAYE et Babacar DIONE