"Pendant qu'il écrivait La Vie en spirale, j'attendais
notre quatrième enfant. Quand le livre est sorti à
Dakar, j'avais eu le sixième", calcule Meriem Ndione. Le
premier roman policier de l'insomniaque des faubourgs de
Rufisque, commune de pêcheurs située à une vingtaine de
kilomètres de Dakar, aura ainsi mis huit ans avant
d'être publié par une maison d'édition locale ! Au
Sénégal, il n'y a que la pauvreté qui galope. La lecture
reste un sport d'élite. Sans un incroyable concours de
circonstances, La Vie en spirale n'aurait jamais été
repéré par les éditions Gallimard en 1998. Et l'écrivain
Abasse Ndione n'aurait pas existé.
En vérité, ce premier livre
sentait le soufre. Ou, plus exactement, le cannabis,
bref, comme on dit au Sénégal, le yamba. Pire : dans La
Vie en spirale, on fume et on trafique à tous les
étages, des jeunes chômeurs aux pontes des confréries,
des riches ngew (les Blancs) aux officiers de police. Le
livre fit donc scandale, suscitant finalement l'intérêt
de la maison d'édition de la rue Sébastien-Bottin. Comme
quoi, les "joints" ont du bon : Abasse Ndione en est à
son troisième roman publié (en France) et le quatrième
est en route... Il est sacrément culotté, ce drôle
d'oiseau à barbe blanche, qui parle comme on respire de
drogue, de sexe et du désir fou d'émigrer ! Assis dans
la bibliothèque-salon, aux murs habilement camouflés
d'un élégant tissu brodé, Abasse Ndione sourit en fumant
sa pipe en os de mouton.
Sur les étagères se croisent
William Faulkner et Mouloud Akkouche, Hannah Arendt et
Jean Potocki, Jules Verne et Thierry Jonquet.
Eclectique, Abasse Ndione achète ses livres dans les
"par terre" (sur les trottoirs, où sont vendus les
bouquins d'occasion) plus souvent que dans les
librairies, endroits rares et luxueux - analphabétisme
et cherté de la vie obligent. Même pour un fils de
commerçant, apprendre à lire, dans les années 1950,
n'était pas chose courante. "J'ai commencé par l'école
coranique, comme tout le monde. Mais ensuite, c'est
notre père qui nous a poussés, mes frères et moi, à
aller à l'école française. Au village, sur une centaine
d'enfants, nous étions une poignée à y aller." "Ceux qui
apprennent le français, quand ils seront morts, ils
iront en enfer !", disaient les gens. "Moi, je voyais
les vieux qui jouaient aux cartes et qui parlaient
français : et eux alors, je demandais, ils iront aussi
en enfer ?", se rappelle-t-il. Aujourd'hui, il rêve dans
une langue et écrit dans une autre. "Les phrases en
wolof coulent de moi comme du lait. Je les traduis en
français et les couche sur le papier", résume-t-il
joliment.
Sa maison - qu'il est en train
de finir de payer, grâce à sa (maigre) retraite
d'infirmier, ajoutée à celle de sa femme, ancienne
institutrice - ressemble à celles de son quartier.
Composée d'un ensemble de pièces cubiques chaulées, qui
entourent une petite cour intérieure, elle retentit du
rire des enfants, qui vont et viennent sans se lasser.
Abasse Ndione les adore. Ses sept enfants et ses sept
petits-enfants le lui rendent bien. Quand il était en
poste en brousse, d'abord en Casamance, puis dans la
région de Rufisque, l'infirmier Ndione aimait bien
accoucher les femmes - y compris la sienne. "C'est moi
qui ai tiré les têtes de nos cinq premiers enfants",
annonce-t-il. Aujourd'hui, l'heureux patriarche se
contente de peu. A l'occasion, il se régale d'un
vert-blanc, un plat casamançais composé de riz blanc,
d'une sauce à l'oseille et au gombo, et d'un peu de
poisson. Il fume du tabac brun, qu'il achète par
minuscules paquets. Et il ne sort que le matin (pour
acheter les journaux) et le soir (pour faire son
jogging). De temps à autre, dans son quartier de Gouye
Mouride, où les pannes d'électricité sont aussi
fréquentes que le ramassage des ordures est rare, les
gens, qui n'ont pas lu ses livres mais considèrent ce
pieux lettré comme "un homme de Dieu", font appel à lui
pour la circoncision des garçons.
Le père d'Abasse Ndione avait
épousé neuf femmes - "mais jamais plus de trois à la
fois", précise l'écrivain - et vécu entouré
d'innombrables marmots. "On était quatorze ou quinze
frères et soeurs", indique évasivement l'auteur de Mbëkë
mi (Gallimard, 82 p., 11 euros). Cette longue nouvelle,
publiée d'abord à Dakar, puis fin août à Paris, est
aussi une histoire d'enfants. Elle est consacrée aux
jeunes qui "prennent la mer" et tentent de gagner les
îles espagnoles des Canaries. "C'est le premier roman
sur l'émigration en pirogue, vue d'Afrique par un
Africain", commente Alioune Sakho, professeur de
français dans une école privée de Rufisque. "Ce que le
peuple pense tout bas : la mal-gouvernance, le
désenchantement... Abasse Ndione l'écrit noir sur
blanc", ajoute le professeur. Quand l'auteur de Mbëkë mi
était gosse, personne, dans son village, ne songeait à
partir pour Dakar, encore moins pour l'Europe. La pêche,
l'agriculture et le commerce, activités auxquelles son
père s'adonnait, suffisaient à emplir les journées et
les estomacs. Aujourd'hui, les paysans sont réduits à la
misère, tandis que les pêcheurs du coin se désespèrent :
"Les bateaux-usines français, coréens, russes et
espagnols ont ratissé tout le poisson !, morigène Abasse
Ndione. Pour eux, les contrôles de police ne sont pas
rigoureux. Contrairement aux pirogues..."
Le critique littéraire Sada
Kane a reçu plusieurs fois Abasse Ndione sur les
plateaux de la télévision sénégalaise. "Son écriture est
comme le vin : elle se bonifie avec le temps",
sourit-il. A l'instar de La Vie en spirale, désormais
étudiée dans les écoles, Mbëkë mi sera peut-être un jour
inscrit dans les programmes scolaires ? Quant à Ramata
(Gallimard, 2000), qui évoque la question de la
frigidité féminine, il doit sortir en édition de poche à
Paris en septembre, et à Madrid, en version espagnole,
en octobre. Dans Dakar l'insoumise, un livre de
portraits de Fabrice Hervieu-Wane (éd. Autrement, 212
p., 20 euros), Abasse Ndione dévoile, en partie, le
sujet de son prochain roman : le trafic de cocaïne, dont
la capitale sénégalaise serait devenue un important
carrefour... Avec ou sans pirogue, le sage de Rufisque
n'a pas fini de faire des vagues.
Catherine Simon
PARCOURS D'ABASS NDIONE
1946 : Naissance à
Bargny (Sénégal).
1966 : Premier poste
d'infirmier d'Etat
en Casamance.
1968 : Mariage,
naissance du premier
enfant, suit les
"événements" de
Dakar.
1998 : Publication
par Gallimard de
La Vie en spirale.
2000 : Publication
de Ramata
chez le même
éditeur.
2008 : Parution de
Mbëkë mi
(Gallimard).