Un simple tee-shirt de couleur
mauve sur un Jean noir et des chaussures de sport à
lacets, genre « basket », c’est dans cette tenue relaxe
qu’il nous accueille dans un espace de la grande salle
de séjour de sa maison en phase de finition. Un parler
franc et direct, Ndary Lô ne veut pas négocier son
rapport avec les gens qui l’entourent ou qu’il côtoie.
Il pense qu’une relation doit avant tout être sincère,
pour autant l’artiste garde à bien des égards, cette
chaleur bien singulière aux artistes, souvent idéalistes
et humanistes en puissance.
La petite cour au bas de son
immeuble est peuplée de vie, sculptures en bois et en
fer, personnages déambulant, étonnants de présence.
C’est l’univers de l’un des sculpteurs qui a le plus
marqué les vingt dernières années du monde de l’art
contemporain sénégalais.
A côté, posés à même le sol où
leurs racines semblent s’enfoncer, quelques arbres
stylisés dressent vers le ciel leurs branches
décharnées, ce sont des pièces de « la grande muraille
verte », la dernière œuvre de Ndary Lô primée à la
Biennale des arts plastiques africains « Dak’art 2008 »
(Ndlr : ce prix a été partagé avec Mansour Ciss «
Kanakassy », un sculpteur sénégalais résidant à Berlin).
L’artiste nous invite dans la
maison. Il veut en faire à la fois un pied à terre, un
atelier de travail, mais aussi un espace d’exposition et
d’accueil pour les arts et la culture. Au fond de salle
encore presque dégarnie en meuble, l’artiste travaille
sur une étude sur le thème de « l’émigration clandestine
» en vue d’une exposition programmée dans les îles
Canaries avec le critique d’art belge Joël Busca. A
l’étage, entassées dans deux ou trois pièces les
tableaux de peinture, portraits de figures connues du
monde contemporain et du Sénégal attendent sagement. Ce
sont des éléments de la grande installation « Rosa Park
» du nom de l’héroïne de la lutte pour les droits civils
des africains-américains.
Cette installation retenue et
exposée à la Biennale de Dakar en 2006 sera l’attraction
en février 2009, en France, à la Fondation Blachère. Sa
silhouette élancée de sahélien semble avoir inspiré
Ndary Lô pour la création de ses personnages maintenant
connus Outre-Atlantique et de plus en plus à travers les
continents.
Dans le N° 79 de la Revue
Ethiopique (littérature, philosophie et art) paru en
2007, l’universitaire et critique d’art Eliane Burnet
définit Ndary Lô comme « un artiste qui exhibe les
passages de la vie ...Ndary Lô se concentre sur ces
instants où un homme quitte un endroit et une posture
pour aller vers un autre état, car toute la vie humaine
est faite de ces passages qui la transforment de minute
en minute ».
Ses doigts durcis et torturés
par le fer qu’il manipule sans cesse, coupe et assemble
au chalumeau s’agitent dans les grands gestes de ses
mains calleuses. Un trait qui le caractérise est sa
passion et son ardeur au travail. Au détour de la
conversation il cite indifféremment Winston Churchill «
The soul’s joy is in doing » (la joie de l’âme est dans
l’action) ou son autre idole, le chanteur jamaïcain Bob
Marley « Forget your hunger and work » (Oublie ta faim
et travaille). Dans sa création l’artiste cherche avant
tout à positiver, car pour lui « l’artiste est un membre
de la société et il a aussi le devoir de rester collé à
l’actualité de sa société, de contribuer à sa façon à
son épanouissement ». La célébrité de Ndary Lô vient
surtout du travail artistique développé avec sa
sculpture « l’homme qui marche ». De modèles en copies,
sur diverses variantes, il a abouti à « Gnanal rewmi »,
œuvre monumentale en hommage au regretté guide spirituel
de la ville religieuse de Tivaouane, Serigne Abdoul Aziz
Dabakh qui venait de s’endormir du sommeil des justes. «
Gnanal rewmi » (littéralement en langue ouolof « prière
pour le pays ») est saluée par un Grand Prix du
président de la République du Sénégal pour les Arts en
1999 à une époque où les passions sont exacerbées sur le
plan politique, c’était à la veille des élections de
l’an 2000.
Ndary Lô remporte en 2002 le
Grand Prix Léopold Sédar Senghor de la Biennale des arts
plastiques africains contemporains à Dakar avec son
installation intitulée « la longue marche du changement
». Cet artiste est l’un des rares à avoir été fait «
Chevalier des arts et des Lettres » de la République
française en 2002. Il voit souvent son « homme qui
marche » évoqué dans des comparaisons avec « l’homme qui
marche » du sculpteur français Auguste Rodin
(1840-1917)ou encore celui de l’italien Alberto
Giacometti (1901-1966), particulièrement dans leur
tentative plus ou moins heureuse de traduire, à travers
la sculpture, la position de l’homme en mouvement .
les grandes lignes de son
enfance
Ce sculpteur, peintre et
installationniste sénégalais est souvent invité à la
prestigieuse galerie du Musée Dapper à Paris où il
présente en 2002 « l’art en marche », mais aussi de plus
en plus à travers le monde . Il était avec « Les
Attaches célestes », série de sculptures et installation
à la Galerie le Manège de Dakar en 2006. Régulièrement
sélectionné dans les rendez-vous de la Biennale de Dakar
en 2000, 2002, 2006. Ce jeune homme né en 1961 est un
grand « dévoreur » de livres, en particulier sur la
sociologie et la philosophie, Ndary Lô fait du travail
un principe de vie et de la recherche de la connaissance
une façon de la magnifier (la vie). Quand il raconte les
grandes lignes de son enfance à Tivaouane, dans la
maison de ses grands-parents de conditions modestes, son
souvenir va rôder autour de l’atelier du forgeron du
coin. Lorsqu’il avait disparu, ses grands-parents le
retrouvaient souvent sous l’emprise et la fascination du
foyer rougeâtre où les morceaux de fer se ramollissaient
avant d’être battus, modelés et transformés en outils et
ustensiles promis à une vie nouvelle.
« C’est sans doute de là que
vient cette attirance pour le travail du fer, c’est
comme une réminiscence du passé, de mon enfance »,
avance-t-il un peu dubitatif. Il rejoint plus tard la
ville de Rufisque où son père imprimeur est installé, il
a deux femmes et une progéniture nombreuse.
Après son bac au lycée
Abdoulaye Sadji, Ndary Lô fait deux à trois ans à
l’université en de fac de Lettres, au département
d’anglais.
Ses préoccupations pour l’art
et son aptitude au dessin le mènent vers l’école des
beaux-arts de Dakar qu’il fréquente de 1988 à 1992 et
obtient son diplôme. Il s’engage rapidement dans une
activité professionnelle ce qui lui permet de gagner de
l’argent et d’aider ses parents, surtout son père très
malade à l’époque. « Dieu merci, il a survécu à la
maladie confie Ndary Lô. A une époque Ndary Lô se retire
dans les bâtiments désaffectés de l’ancienne usine Bata,
une cité alors abandonnée, il est dans une véritable
survivance de Sdf et de quasi-ermite dans des conditions
dérisoires et pénibles. Un ami, le peintre Fodé Camara
l’a beaucoup aidé à ce moment, l’encourageant à aller
plus loin dans le travail artistique et à faire éclore
le talent qui sommeillait en lui pour entrer dans l’art
contemporain.
Doté d’une conscience très
lucide, Ndary Lô est l’un des premiers artistes à
produire une œuvre sur le thème de la « Paix en
Casamance », pour sensibiliser sur la nécessité
d’arrêter le drame qui secoue le Sud du pays.
Marié depuis 6 ans et père de
trois enfants, cet artiste pense qu’il est engagé à sa
façon , « je ne suis pas un dénonciateur, mais quelqu’un
qui veut « magnifier ce qui est bien », soutient-il .
C’est ainsi qu’il fait sien cette citation de J. F.
Kennedy : Ne vois pas ce que ton pays peut faire pour
toi, mais ce que toi tu peux faire pour lui.
Jean PIRES