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AUX ORIGINES
CONTROVERSÉES
Rufisque est probablement un des plus
anciens établissements lébous de la presqu’île du Cap-Vert (16e siècle
voire 15e siècle). D’après la tradition orale, c’est de Kounoune (4 km
au nord de la ville actuelle) que sont venus les fondateurs de Rufisque.
Le site découvert par un chasseur qui avait suivi le marigot de
Sangalkam avait été défriché par quatre groupes familiaux : les Guèye,
Ndoye, Ndop et Mbengue se sont établis au bord de la mer, au milieu
d’une clairière aménagée par le feu et chaque groupe disposait de son
propre espace. Cette clairière est agrandie d’abord vers l’Est avec
l’arrivée de Demba Guèye, fondateur de Mérina. Autour des noyaux de
base, viennent s’agglomérer de nouveaux quartiers en particulier Diokoul
(ou «les derniers arrivés»). Toutefois, l’étymologie de Rufisque n’est
pas précise et suscite nombre de controverses. Si l’historien R. Mauny
propose au moins trois solutions quant au nom portugais, la discussion
reste ouverte au sujet des termes Ouolof. Pour certains, le nom de la
ville serait issu de Rio Fresco en portugais ou «la Rivière fraîche» ou
Refresco qui signifie le rafraîchissement, le lieu d’escale. Par contre,
selon d’autres interprétations, le site disposait d’une rivière noirâtre
et sale d’où le vocable portugais de «Rio Fusco». De toute façon, c’est
l’une ou l’autre interprétation, qui, à force de subir des déformations
par les populations autochtones alors analphabètes qui donne le nom de
Rufisque.
Par ailleurs, en Ouolof, le nom de «Tenguedj»
n’est pas épargné par ces controverses. Si certains soutiennent «Teen
Guedj» ou puits de la mer, d’autres parlent de «Tangue Guedj» qui
signifie la clairière défrichée par le feu au bord de la mer. Faut-il
préciser que cette dernière interprétation est la plus soutenue et plus
connue.
ARACHIDE : RUFISQUE
RELÈGUE GOREE
Certains textes de la fin du 16e
siècle citent déjà Rufisque comme une agence commerciale mais ce n’est
qu’à partir du 19e siècle que la ville s’engage dans un processus de
grand développement économique. Grâce à la politique adoptée par le
gouvernement colonial français, Rufisque devient déjà dès 1860 un point
de triage de la production d’arachide entrant ainsi en concurrence avec
l’île de Gorée qui représentait, à cette époque, un centre commercial
important et cause un retard dans le développement de Dakar fondée en
1857. Pour donner une idée du trafic commercial de Rufisque, il suffit
de rappeler qu’en 1880, plus de vingt-trois mille tonnes d’arachides
étaient expédiées sur son port tandis que l’autre grand centre
sénégalais de cette époque, Saint-Louis n’en traitait que six mille.
Rufisque: arrivage de sacs d'arachides
(images du passé)
En 1885, Rufisque exportait plus de 55
% des arachides du Sénégal et était le siège des principales maisons de
transport de marchandises. Une combinaison de quatre facteurs explique
la valorisation d‘un site portuaire pourtant médiocre au regard de la
rade dakaroise. L’apparition de la «République léboue» (1790-1857), à
l’extrémité de la presqu’île, est capitale. Ses limites géographiques
sont fixées sur une ligne joignant Sirga au Sud (c’est un arbre entre
Thiaroye et Mbao) et Ouanou al Samba (puits ou fontaine entre les lacs
Yoni et Mbeubeuss). Rufisque en est exclue et continue à faire partie du
royaume du Cayor.
Or, l’existence d’une frontière
politique, d’un maillon nouveau sur le circuit de traite et surtout
l’instauration de taxes nouvelles sur les caravanes d’arachides ne
pouvaient qu’inciter les commerçants goréens à se déplacer sur les lieux
de traite plus favorables.
En 1853, on achetait le boisseau
d’arachides à 5 francs dans la «République léboue» et 1,5 franc à
Rufisque. Ce déplacement d’autres commerçants étrangers à la ville
s’inscrit dans un contexte économique nouveau avec le démantèlement du
régime de l’exclusif entre 1817, 1850 et 1860, la diffusion de
l’arachide comme culture de rente, ou profit, commerce et liberté de
commerce sont incompatibles avec les méthodes de traite en cours dans la
«République léboue».
C’est d’une véritable course en avant
sur la route de l’arachide que Rufisque va ainsi bénéficier.
CENTRE D’AFFAIRES DU SENEGAL
La situation de Rufisque, compte tenu
des techniques de transports terrestre et maritime (caravanes de bœufs
et de chameaux pour le long parcours, vapeur à faibles tonnages) et de
la difficulté à gagner la Petite-Côte, était quasi idéale : c’était le
premier débouché maritime des pistes du Cayor. Ainsi, la progression
militaire des troupes de Faidherbe, l’annexion du Cayor en 1886 et la
main mise progressive sur le Sine et le Saloum contribuent par la suite
au renforcement de l’influence rufisquoise en brousse. Lorsqu’en 1885,
le chemin de fer Dakar-Saint-Louis est inauguré, Rufisque a vingt ans
d’avance sur Dakar : les grandes maisons de traite ont leur siège dans
cette ville où tout est conçu pour la graine. Au début du 20e siècle,
Dakar, bien que reliée à l’intérieur du pays, n’est qu’un promontoire
avancé : Rufisque est alors le plus grand centre d’affaires du pays.

Cette puissance se manifeste par son
port (voir photo ci dessus) équipé de deux wharfs de 200 mètres de long et par ses quinze
hectares d’entrepôts dont la capacité de stockage dépasse trente mille
tonnes. En 1910, avec 57 % des exportations d’arachides, 1 500 entrées
de navires et 190 mille tonnes de trafic, Rufisque n’est pas encore en
position de faiblesse par rapport au nouveau port construit à Dakar, où
la prépondérance du charbon traduit la fonction d’escale, mais montre
que la jeune capitale de l’Aof est encore mal intégrée aux circuits
commerciaux du pays. A côté de ces atouts, s’ajoute l’implantation des
plus grandes maisons commerciales bordelaises dans cette ville comme les
établissements Maurel (Maurel Charles, Maurel Frères et Maurel Louis),
Buhan Teisseires, Devès et Chaumet, les établissements Vézia et aussi de
la maison marseillaise Verminck sans compter les négociants rufisquois à
l’image de Sicamois.
DE L’ORIGINALITE DE L’ARCHITECTURE
Du point de vue urbanistique, Rufisque
constitue un exemple parfait d’aménagement de l’espace. Suite à
l’application du plan d’urbanisme du 9 septembre 1862, l’habitat adopte
une sorte de structure dualiste : d’un côté le nouveau quartier de
l’Escale (la ville lotie) entièrement conçu et organisé pour le commerce
de l’arachide, où se trouvaient également les villas des grands
commerçants, de l’autre côté, à l’Est et à l’Ouest, l’agglomération
«désordonnée» des quartiers lébous. Le plan de la ville relève d’une
géométrie fondée sur la recherche d’éléments mesurables et négociables
arrangeant tout le monde, répartiteurs, spéculateurs, entrepreneurs. Les
formes simples l’emportent. Les rues sont perpendiculaires et droites,
les carrés ou rectangles constituent des unités de base dont la valeur
se calcule aisément et qui permettent une utilisation maximale du
terrain plat.
La construction de l’Escale provoque
par ailleurs une ségrégation au niveau du peuplement, des fonctions et
du paysage. Les parcelles loties occupant l’emplacement des premières
clairières défrichées. Il a fallu déplacer Diokhoul au-delà du marigot de
Sangalkam et repousser Mérina et Thiawlène vers l’Est. Dès lors, à un
quartier central en damier s’oppose l’agglomération des paillotes
léboues. Une bonne partie des lots porte d’immenses «seccos», bâtiments
vastes et élevés construits grâce au calcaire de Bargny. L’allure
d’ensemble, les lourdes portes métalliques, l’indigence des ouvertures
murales donnent une impression de forteresse, symbolisant la puissance
du commerce. A ces entrepôts massifs, s’ajoutent des maisons à étages
associant habitats et affaires où se superposent un rez-de-chaussée
servant d’entrepôt et de magasin et un premier étage réservé aux
logements, le tout paré de terrasses en bois aux balustres très finement
ciselés. La partie méridionale, autour de l’église, est parsemée de
splendides villas en bois, ceinturées de vérandas et isolées au milieu
de leurs jardins : là résident les directeurs des grandes maisons de
négoce.
VERS LE DECLIN…
Alors que dans la seconde moitié du
19e siècle la distance par rapport à Gorée, les techniques de transport
et la puissance des négociants favorisent Rufisque. Le premier tiers du
20e siècle est caractérisé par une transformation de l’utilisation de
l’espace cap-verdien que provoquent l’action du pouvoir politique, la
construction d’un port en eau profonde à Dakar et l’élargissement du
«bassin arachidier» vers l’intérieur et le Sud grâce à la nouvelle voie
ferrée Thiès-Niger. Volonté politique, modernisation des techniques
portuaires et émergence de Kaolack se conjuguent pour expliquer le lent
mais continuel déclin d’une ville qui paraît pourtant à son apogée aux
yeux des observateurs des années 1924-1925.
En 1902, Dakar est désignée comme
capitale de l’AOF. Depuis 1898, les atouts s’accumulent en faveur de la
ville jusqu’alors somnolente. C’est sur ce point d’appui de la flotte
française que le gouvernement du Sénégal décida de créer, parallèlement
au port militaire, un grand port de commerce. Alors Dakar dispose d’un
plan d’eau de deux cent vingt-cinq hectares, lieu abrité, très
accessible et incomparablement outillée par rapport à la rade de
Rufisque. Outre les atouts techniques, il y a aussi la volonté délibérée
de justifier le choix politique ; or, la vitalité et la proximité de
Rufisque constituent un handicap important. Après avoir envisagé la
division du travail entre les deux ports, l’Administration s’attaque
systématiquement à la puissance rufisquoise, avec pour objectif le
détournement du trafic arachidier : système de trafics spéciaux
dégressifs par le transport ferroviaire, tentatives de division du
négoce rufisquois en attirant les traitants voulant se débarrasser de la
tutelle des grandes maisons de commerce, mise en demeure de transférer
tous les sièges sociaux à Dakar, déplacement autoritaire du siège
principal de la Banque d’Afrique occidentale, affrontements politiques
avec la municipalité, perte «malencontreuse» des dossiers d’étude du
nouveau port de Rufisque, rien n’est négligé pour marginaliser Rufisque.
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En effet, dès 1914, le tiers des
produits destinés aux traitants rufisquois transite par Dakar. A partir
de 1920, la gare de Rufisque (voir photo ci-dessous) supplante le port dans le bilan des entrées
des marchandises. En 1928, Dakar est devenue le grand port
d’import-export du Sénégal

Or, c’est au moment où la prospérité
rufisquoise est ébranlée par la politique du gouvernement colonial
qu’apparaît un nouveau port concurrent pour l’exportation d’arachide,
Kaolack. Aussi, entre 1918 et 1928, la part de Rufisque passe de la
moitié au quart du tonnage d’arachide exporté. C’est la crise des années
1930-1932 qui porte le coup définitif à la résistance rufisquoise.
Spectaculaire, elle frappe tous les ports, mais Rufisque est le plus
vulnérable. La cité de l’arachide n’a ni la diversité du trafic
dakarois, ni la rente de la situation de Kaolack pour pouvoir résister
efficacement.
ET L’ESSOR FUT FREINÉ
Le déclin des activités portuaires et
la perte progressive de l’aire d’attraction commerciale s’accompagnent
d’une vassalisation administrative. L’espace contrôlé directement par
Dakar s’accroît depuis 1912. Et les limites politiques à l’intérieur
desquelles la capitale exerce une administration directe progressent
rapidement vers l’Est de la presqu’île. Après la création du «Territoire
de Dakar et dépendances», il est prolongé jusqu’à Mbao et Rufisque est
phagocytée en 1937 et réduite à un simple rang de chef-lieu de
subdivision. La même année, la chambre de commerce est transférée à
Thiès ; le déplacement d’une institution qui durant plus de cinquante
ans symbolisait la puissance de la ville, témoigne parfaitement de sa
déchéance.
Dans le même temps, la progression
démographique est bloquée. Alors que la population de Rufisque a
augmenté jusqu’en 1914, la croissance paraît gelée au bénéfice de Dakar,
Saint-Louis et Kaolack. L’expansion de la capitale a aussi créé un
phénomène d’ombre portée dont l’emprise englobe Rufisque et verrouille
toute possibilité d’essor.
Ce déclin économique de Rufisque
s’accompagne au fur et à mesure d’un processus en vertu duquel cette
ville est devenue aujourd’hui une partie de la banlieue de Dakar, dont
elle dépend, au moins en partie, aussi du point de vue administratif.
cet article date du 16
Aout 2003
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